2- ENERGIES RENOUVELABLES EN AFRIQUE

PARTIE II : LES INEVITABLES INEGALITES A VENIR

En Afrique aussi, l’utilisation des Energies Renouvelables (EnR) est devenue une réalité. Pourtant, en Afrique subsaharienne (ASS) notamment, l’immense potentiel est très sous-employé et les situations nationales sont disparates (1). Les actions en cours ou prévues risquent d’approfondir ces inégalités.  

En 2025, dans le monde, les EnR, et particulièrement le solaire, sont globalement devenues pour la première fois la principale ressource énergétique. L’ASS ne suit pas encore en moyenne le même rythme de transformation structurelle, même si l’augmentation des EnR se poursuit et se renforce. L’hydraulique garde la première place et de nouveaux barrages sont achevés ou en cours, comme Busanga en République Démocratique du Congo ou Manbilla au Nigéria. Dans l’éolien, l’Afrique du Sud reste très prédominante mais de nouveaux projets apparaissent par exemple au Sénégal et à Dijbouti. Le développement de la géothermie en Afrique de l’Est devrait bénéficier des retombées de la convention signée en 2025 entre le Kenya, l’Ouganda, la Tanzanie et l’Agence Française de Développement.

L’expansion du solaire est, comme ailleurs, la plus vive, et s’observe autant dans les constructions de centrales que dans les investissements individuels : le but affiché est de doubler les installations sur les trois années à venir. Les avancées en matière de batteries -passage du plomb au lithium, meilleures performances, baisse des coûts – étendent la durée des usages et leur diversité – de l’éclairage public, en ville ou sur les routes, aux réfrigérateurs en passant par les motopompes.  Et pourtant, les contradictions subsistent ici globalement : la croissance du solaire y reste moins vive que dans le reste du monde et le taux d’utilisation du potentiel existant est toujours plus faible que celui des autres EnR. Deux explications financières jouent ici un rôle essentiel. Pour les investissements de grande taille, impliquant les Etats, les financements extérieurs sont souvent influencés par d’autres facteurs qu’une exploitation maximale des potentiels recensés – capacités de remboursement des pays, financements liés, autres projets en cours- tandis que les arbitrages des Autorités nationales sont aussi soumis à d’autres urgences comme l’insécurité et les autres infrastructures. Pour les investissements individuels ou de taille modeste, les acteurs financiers nationaux restent curieusement peu motivés par ces secteurs promis à une grande expansion.

Globalement, l‘évolution observée en ASS apparait donc décevante.  Un changement radical de rythme supposerait de nouvelles approches encore à concevoir ayant un fort effet d’entrainement. Quelques pistes apparaissent cependant.

L’une est l’élargissement maximal des usages d’une électricité décarbonée comme semblent le promouvoir plusieurs pays d’Afrique de l’Est, en avance dans les EnR, pour la mobilité urbaine.Une étude récente (2) y montre en particulier le démarrage rapide des ventes de voitures électriques avec un parc de 150 000 estimé sur un ensemble de 5 pays. Outre l’attrait des baisses de prix appliquées par les constructeurs chinois, le succès est dû en bonne partie aux mesures concrètes des Etats pour pousser les usagers à ce choix : suppression de taxes à l’importation au Rwanda, interdiction d’importation de véhicules thermiques en Ethiopie, achat de voitures électriques par certaines administrations. Les effets de cette politique volontariste illustrent le caractère décisif de la gouvernance publique en ce domaine comme dans tous ceux liés au développement économique national. Cette approche ouvre aussi d’autres opportunités : réduction des importations de carburant au moment où la guerre en Iran souligne l’intérêt de cette stratégie ; implantation de nouvelles activités liées aux bornes de recharge, à l’entretien et la réparation des véhicules et des batteries. L’engouement des ménages pour le solaire dans les capitales de la plupart des pays africains pourrait ouvrir cette voie ailleurs.

Un second facteur déclenchant crucial serait la présence d’institutions financières locales – banques, assurances, microfinance, fonds locaux d’investissement,… – massivement engagées dans les concours aux acquéreurs-utilisateurs de ces nouveaux instruments. L’excellente santé des banques sur le continent, les larges disponibilités actuelles en ressources, la bancabilité désormais mieux assurée du financement de tels investissements pour des individus ou pour des entreprises de taille modeste grâce aux baisses de prix des matériels, la présence désormais fréquente d’institutions de garantie rendent cette intensification possible. Des stimuli apportés par les Etats et les banques Centrales la faciliteraient notablement. Ces financements adaptés sont en tout cas une condition obligatoire d’un changement de paradigme.      

Sur un autre plan, des pays économiquement importants ont inscrit dans leurs Plans de Développement l’ambition d’un net accroissement du taux d’accès à l’électricité à terme rapproché -voire pour certains de l’électricité pour tous en 2030- et, simultanément, une consolidation de la part des EnR, tels le Nigéria ou la Côte d’Ivoire. La place éminente donnée à cet objectif, jointe aux récentes performances économiques globales de ces nations, permettent d’espérer qu’elles génèreront des poussées significatives au niveau moyen de l’ASS. Dans certains cas, ce bond pourrait être lié à de nouvelles formes d’EnR. Ainsi la Côte d’Ivoire devrait achever en 2026 à Aboisso sa première centrale de bioénergie à partir de déchets végétaux. Grâce à ses autres projets dans la même filière, le pays annonce que les EnR dépasseront le seuil des 40% en 2030. L’initiative sera sans doute reproduite dans d’autres pays : les déchets végétaux ou du bois sont en effet une source d’énergie considérable en ASS, mais leur transformation industrielle reste à venir.

Les EnR n’apportent donc pas pour l’instant à l’ASS un saut quantitatif et qualitatif semblable à celui du téléphone mobile. Elles nourrissent cependant un mouvement qui, même s’il touche d’abord un nombre limité de périmètres déjà économiquement favorisés, atténuerait en ASS un retard très pénalisant et pourrait s’étendre dans d’autres parties de l’ASS. Une chance à saisir absolument…  

  • : Cf. Les Energies renouvelables en ASS : Partie I (Post du 25/06/26)
  •  Cf. Johannes Oetjen « Vers la mobilité électrique en Afrique de l’Est »( journal Les Echos du 9 juin 2026)

Paul Derreumaux

Article publié le 08/07/2026

1- ENERGIES RENOUVELABLES EN AFRIQUE SUBSAHARIENNE :

PARTIE 1 : UNE MUTATION ENGAGEE MAIS DISPARATE

Il y a 20 ans, discrètement mais à grande vitesse, l’Afrique engageait une révolution de ses télécommunications avec la généralisation du téléphone mobile, qui rendait obsolètes des téléphones fixes onéreux et souvent défaillants. A ce jour, le continent reste non seulement un des leaders mondiaux dans l’usage de cet instrument, mais en a fait aussi un moyen performant d’inclusion financière avec le mobile money.

Une mutation du même ordre pourrait-elle s’engager en matière d’énergie, notamment dans une Afrique Subsaharienne (ASS) en grand retard, grâce à une montée en puissance rapide des Energies Renouvelables (EnR) et aux effets positifs qui pourraient en découler ? Le continent est particulièrement bien placé pour ses dotations en chacune des 4 principales sources d’EnR actuellement utilisées : éolien, hydraulique, géothermie et, plus particulièrement, solaire, pour laquelle le continent dispose d’une position unique qui représenterait 60% du potentiel mondial. La mise en valeur de ces atouts naturels a pourtant longtemps buté sur des handicaps cruciaux : coût élevé et rentabilité différée des investissements, complexité technique de leur réalisation, manque des financements à long terme ajustés à la rentabilité des opérations… En ASS en particulier, ces obstacles sont aussi les plus difficiles à lever. Ici, le potentiel existant n’est donc encore globalement utilisé qu’à quelques points de pourcentage -parfois moins de 1%-, alors que la demande en énergie, stimulée par la poussée démographique, l’urbanisation et les actions de développement, continue à croitre rapidement.   

Pourtant, la montée en puissance des EnR est maintenant bien réelle et s’accélère, favorisée par au moins trois facteurs. Le premier est issu de la baisse de certains coûts d’investissement, et des progrès techniques réalisés : ces avantages touchent notamment l’énergie solaire, la plus abondante et la mieux répartie sur le continent, et la plus divisible dans son offre – de la grande centrale au simple panneau photovoltaïque.  Ceci explique que cette source contribue à réduire des difficultés majeures : le retard extrême d’accès à l’électricité dans les zones rurales avec les systèmes off-grid ; les longues périodes de pénurie de courant dans certaines grandes villes grâce aux achats individuels d’équipements solaires(1). En second lieu, les insuffisances des infrastructures et systèmes énergétiques existants en ASS rendent encore plus opportun d’y privilégier la construction immédiate d’une énergie décarbonée et de bénéficier ainsi des améliorations rapides en productivité observées sur ces technologies. Enfin, la reconnaissance dans le monde de l’urgence de la lutte contre le dérèglement climatique, consacrée par la tenue annuelle des Conférences Internationales (les COP), et notamment celle de Paris en 2015. Cette mobilisation   générale, malgré ses imperfections, a constitué une puissante incitation, pour les bailleurs internationaux et continentaux, à accroitre leurs financements et à mieux les adapter aux besoins. Pour l’ASS en particulier, les concours vers ces nouveaux secteurs peuvent aussi être souvent conçus pour promouvoir un développement économique plus durable.   

Quelques indicateurs montrent l’effectivité encourageante de l’accélération des changements en cours. Au plan global, la part des EnR dans le total des capacités d’énergie de l’ASS s’est élevé de 19% à quelque 25% durant la dernière décennie. Ces sources nouvelles constituent donc une part essentielle des actions menées sur la période qui ont permis au taux moyen d’accès à l’électricité de passer, selon la Banque Mondiale, de 38% à plus de 53% sur cette période, malgré une croissance de 26% de la population sur ces 10 ans. Les réalisations concernent toutes les EnR : construction achevée ou en cours de nombreuses centrales solaires, de l’Afrique du Sud au Ghana en passant par le Nigéria ; achèvement du barrage géant de la Renaissance en Ethiopie, extension des capacités géothermiques en Afrique de l’Est ; déploiement de multiples installations en solaire, en hydraulique et en éolien en Afrique du Sud qui dépasse désormais une capacité d’EnR supérieure à 15 GW, …….

Mais les constats révèlent aussi une grande inégalité des situations selon les zones géographiques. Celle-ci existe déjà au niveau des potentiels recensés, hormis pour le solaire, : l’éolien se situe surtout en Afrique du Nord et sur les côtes, notamment à l’Ouest ; l’hydraulique dans l’Afrique centrale au sens large ; la géothermie, qui présente l’avantage par rapport au solaire de ne pas être une source intermittente, en Afrique de l’Est. Or, les coûts d’investissement pour l’exploitation de ces sources et la productivité de celles-ci sont différents et évoluent de manière distincte, rendant plus ou moins faciles les mutations recherchées. De plus, en aval, le mix énergétique des pays est à des niveaux fort variables. Ainsi le Kenya, qui atteint un taux d’accès à l’électricité supérieur à 76%, est souvent cité en modèle puisqu’il obtient près de 85% de son énergie électrique à partir des ENR. Environ 10% proviennent de l’éolien, à travers notamment le parc immense de Turkana, 30% de l’hydraulique et 40% de la géothermie où le pays occupe la 8ème place mondiale. Une petite dizaine de nations d’Afrique de l’Est ou Australe, telles l’Ethiopie ou la Zambie, disposent aussi de plus de 80% d’EnR dans leur capacité énergétique, soit une proportion largement supérieure à la moyenne mondiale. Mais ces cas restent des exceptions. Ainsi, en Afrique de l’Ouest, les EnR représentent une fraction nettement plus réduite d’une production nationale d’électricité qui couvre elle-même la plupart du temps moins de 50% de la demande : dans quelques pays, sahéliens ou non, de ce périmètre, les EnR sont à moins de 20% du total. En Côte d’Ivoire, première puissance régionale dont le Produit Intérieur Brut avoisine 75% de celui du Kenya, le taux d’accès à l’énergie dépasse approche 75% en 2025, mais les EnR, surtout centrées sur l’hydraulique, s’élèvent seulement à 34% du total, avec une projection à 45% en 2030.

A l’évidence, une montée en puissance déterminante des EnR en zone subsaharienne risque d’être plus complexe et plus lente que celle qui avait marqué les télécommunications mobiles. Il est vrai que les acteurs, les conditions requises, les enjeux sont différents.  Pourtant, l’importance des bénéfices d’une telle transformations exige de multiplier les efforts et de rechercher si possible des solutions nouvelles pour atteindre l’objectif

A suivre …

(1) Cf l’article Afrique subsaharienne : vive le solaire ! paru sur le Blog Regard d’Afrique octobre 2025

Paul Derreumaux

Article publié le 25/06/2026

Guerre au Moyen-Orient : quelques possibles premiers impacts pour l’Afrique

Le 28 février 2026, en attaquant l’Iran par l’opération Fureur Epique, Israel et les Etats-Unis déclenchaient dans la région du monde de longue date la plus instable une crise dont ils avaient visiblement mal évalué l’issue. Le pouvoir israélien, poursuivant méthodiquement son objectif toujours affiché, espérait mettre durablement son principal ennemi hors d’état de nuire, en élargissant au passage au Sud du Liban le glacis censé protéger son territoire et en éliminant le Hezbollah, main armée des mollahs iraniens. M. Trump escomptait que la puissance militaire américaine terrasserait rapidement l’adversaire et, confiant dans son hubris imprévisible, qu’il pourrait réaliser un nouveau coup d’éclat, après celui du Venezuela, dont il tirerait bien quelques avantages substantiels.

Trois mois après cet assaut, la situation est plus confuse que jamais. La guerre proprement dite a duré 38 jours. S’il a subi des dommages, humains et matériels, lourds mais difficiles à estimer, l’Iran a durement riposté contre Israel, mais aussi contre les monarchies arabes voisines alliées des Etats-Unis, sans d’ailleurs jamais adoucir le caractère meurtrier de sa répression interne. Un cessez-le-feu, difficilement obtenu et respecté, n’a pas révélé de vainqueur incontesté tandis que Israel poursuivait sur le Sud Liban, jusqu’il y a environ deux semaines, des attaques intenses et meurtrières. Après l’arrêt des hostilités avec l’Iran, le blocage par celui-ci du détroit d’Ormuz, alourdi par un contre-blocus américain sur la même zone, a aggravé la dimension économique des évènements, en la rendant mondiale et sans doute durable en raison de la complexité de sa résolution et du jusqu’au-boutisme des acteurs. Les conséquences en sont encore mal perçues mais devraient être, à terme, notables et multiformes. Au plan politique, les constats sont nombreux : forte capacité de résistance et détermination farouche du pouvoir en Iran, conformes à l’histoire du régime en place ; priorité absolue donnée par Israel à sa politique agressive ; domination militaire des Etats-Unis, mal mise à profit par leur manque de vision stratégique sur une issue diplomatique ; influence probablement croissante de nations spectatrices, telle la Chine et la Russie, qui poursuivent là l’avancée de leurs propres intérêts ; silence remarqué de l’Europe lors de cette confrontation, sauf si elle peut jouer un vrai rôle dans la sortie de la crise au Liban. La divergence et la variabilité des positions de chacun conduisent ici encore à de multiples scénarii possibles et à une lente maturation d’une accalmie durable.

Comme le reste du monde, l’Afrique ne pourra rester à l’écart de cette tempête protéiforme, mais les effets pourraient y être plus spécifiques. En économie, deux canaux de transmission de la crise devraient être les premiers visibles. Le prix des produits pétroliers et gaziers d’abord. Les pays africains, de plus en plus nombreux, qui sont producteurs profiteront certes de l’embellie des cours des produits bruts -augmentés en quelques mois d’au moins 50% avec des pointes à près de 100%-, mais toutes les nations du continent ont commencé à supporter les hausses des prix à l’importation de ces produits transformés, qui pourraient durer. La disponibilité des financements ensuite. Les difficultés de la coopération internationale, le vraisemblable ralentissement de la croissance mondiale, les hausses d’intérêt qui accompagneraient l’inflation attendue, l’accroissement du risque pays sur le continent seront autant de freins à la mobilisation de capitaux, publics comme privés, requis pour le développement économique recherché. Mais d’autres impacts sont possibles. Certains sont négatifs, tel le manque de produits essentiels par suite de complications logistiques d’approvisionnement en matières premières : c’est notamment le cas des engrais indispensables à une croissance forte des productions agricoles pour lesquelles le FIDA alerte de nouveau sur la grave insuffisance. D’autres pourraient être positifs comme la hausse des prix d’autres matières minières exportées, ou l’accélération d’une mutation vers les énergies renouvelables, où le continent pourrait compter à la fois sur ses atouts naturels, sur l’appui de bailleurs institutionnels et sur la puissance des exportations chinoises de ce secteur. Dans tous les cas, les effets seront d’autant plus limités que la gouvernance économique locale sera performante : la crise du Moyen-Orient risque donc avant tout d’approfondir, surtout en région subsaharienne, les inégalités de développement qui se creusent déjà entre nations.

Au plan politique, les conséquences de ces affrontements restent jusqu’ici moins discernables en raison de la grande instabilité des positions des Etats-Unis, principal belligérant, et des incertitudes sur l’issue finale des négociations entre parties. Quelques hypothèses peuvent toutefois être émises avec une probabilité raisonnable.  D’abord, ces évènements sont une effrayante illustration de le primauté donnée par la première puissance mondiale au recours à la force, en violation des règles du droit international en vigueur et des dispositions d’alliances formelles existantes. Ceci ne peut qu’encourager, en Afrique comme ailleurs, l’extension de pratiques guerrières déjà observées à l’intérieur de divers pays- groupes terroristes au Sahel, guerre civile au Soudan- ou entre nations voisines -République Démocratique du Congo et Rwanda. Plus largement, l’exemple ne peut aussi que soutenir les projets de ceux qui, pour satisfaire des ambitions ou réaliser des changements brutaux, seraient prêts à l’élimination ou au dévoiement d’institutions démocratiques déjà votées par les citoyens. En second lieu, si les quelques grandes puissances dominant le monde s’arrogent le droit de satisfaire par la force, économique ou militaire, leurs desseins personnels, la plupart des pays d’Afrique subsaharienne deviendront plus que jamais, en raison de leur faiblesse par rapport à ces géants, des proies idéales sans grande possibilité de réaction face aux pays les plus audacieux. A contrario, les organisations et regroupements mis en place par les pays africains eux-mêmes, afin de promouvoir une coopération efficiente entre leurs membres et développer des valeurs unanimement acceptables, risqueraient fort de voir se réduire une influence déjà en repli.

L’Afrique, et en particulier sa partie la plus vulnérable que constitue la zone subsaharienne, témoin inquiet des combats du Moyen Orient, ne pourra être indemne des batailles en cours. Sa capacité de résistance et d’ajustement aux difficultés et aux malheurs, démontrée en de trop fréquentes occasions, lui permettra sans doute d’amoindrir les coûts économiques qui émergent, au prix de l’abaissement à court terme de ses propres espérances. Sur le plan politique en revanche, la remise en cause de l’ordre mondial actuel, qui ne lui était pourtant guère favorable malgré les nombreux discours, de l’aidera pas à restaurer ou consolider une souveraineté viable et constructive, devenue une aspiration majeure mais difficile à atteindre. C’est peut-être le plus grand danger.      

Ce contenu a été initialement publié sur le site Les Échos le 16/05/2026 retrouvez l’article ici  

Paul Derreumaux

(Article mis en ligne le 28/05/2026)

Sommet France-Afrique : une véritable relance ?

La France semble s’honorer à juste titre d’un succès d’audience et de résultats commerciaux positifs à l’issue du Sommet France-Afrique de Nairobi. La réussite finale de cette nouvelle grand-messe exigera toutefois qu’elle soit gagnant-gagnant pour les deux parties.

Le lieu choisi pour la réunion était judicieux pour mieux mettre en lumière l’Afrique anglophone, encore mal connue de beaucoup de francophones, et le Kenya, pays hôte. Celui-ci est à fin 2024, par son Produit Intérieur Brut (PIB), la sixième puissance africaine et la troisième au Sud du Sahara, avec 120 milliards de USD courants. Cette performance s’appuie sur diverses réussites remarquables, dont témoignent les quatre exemples suivants. Un système bancaire puissant, diversifié et sophistiqué de longue date, dans lequel a éclos il y a près de 20 ans, grâce au produit M’Pesa, le mobile banking dont l’Afrique est un des champions mondiaux. Un accès à l’énergie électrique particulièrement élevé -près de 80% à ce jour- grâce notamment à des installations solaires et géothermiques de grande envergure. Des entreprises modernes et performantes dans de nombreux secteurs, tels l’agriculture d’exportation (thé, fleurs, fruits, café), des industries de transformation de taille internationale, un écosystème vivace de Start-Up et d’Intelligence artificielle. Une organisation régionale dynamique, l’East African Community (AEC), qui compte une population de 350 millions d’habitants, proche de celle de l’Union Européenne, dont 57 millions pour le seul Kenya, pionnier en 2000 et encore leader de l’AEC. Nairobi est donc bien l’exemple d’une capitale de l‘Afrique qui gagne, qui réunit encore peu de membres.

Le Kenya a bien sûr besoin de tous les soutiens possibles pour atteindre des ambitions à la hauteur de ses succès précédents. Dans le domaine économique, la venue sur son sol du maximum de nouvelles grandes entreprises étrangères, dont celles de la France, est souhaitée pour consolider sa croissance et maintenir son rang de première puissance régionale, réduire ses importations, élargir ses expertises à de nouveaux secteurs, et surtout créer des emplois qualifiés pour une population en hausse encore soutenue. De plus, les fortes répercussions du dérèglement climatique dans la région exigent des investissements et des innovations pour lesquels certaines entreprises françaises sont en mesure d’apporter expériences et formations. Au plan financier, l’Etat kenyan, lourdement endetté, vise à la fois à restructurer ses engagements pour de meilleures conditions, à diversifier les devises d’emprunt et à mobiliser des capitaux internationaux additionnels pour de nouveaux projets. La France peut ici jouer un rôle direct, par ses organismes publics ou ses banques de taille mondiale, et une fonction de catalyseur auprès des institutions financières européennes et africaines. Au plan politique, l’intérêt et l’appui que lui manifeste la France et le surcroît d’audience internationale qu’apportera ce Sommet seront utiles au Président Ruto pour apaiser les tensions internes auxquelles il fait face dans la mise en œuvre de ses réformes. Ils le serviraient aussi dans sa volonté d’être un des principaux porte-paroles du continent pour exprimer les attentes économiques, environnementales et politiques de celui-ci et défendre une stratégie pour les satisfaire.

Pour la France, la réunion de Nairobi est d’abord l’occasion de relancer si possible une influence sur le continent qui s’est effritée depuis au moins une dizaine d’années. En économie, la position des entreprises françaises s’est réduite en valeur relative dans les pays francophones au fur et à mesure que ces marchés s’ouvraient à la concurrence, mais elle reste solide dans de nombreux secteurs, en particulier industriels et de services, comme le souligne chaque année le Conseil Français des Investisseurs en Afrique (CIAN). La bonne connaissance par les groupes tricolores des particularités et des contraintes des marchés africains et leur expertise reconnue sont des atouts qui leur permettent aussi de viser d’autres marchés africains face à des concurrents disposant parfois de moyens et d’appuis considérables. Des implantations en Afrique de l’Est, ou ailleurs hors du Pré carré historique, font depuis longtemps partie de leurs objectifs – Total est au Kenya depuis plus de 60 ans et un des leaders du secteur dans toute l’AEC- . Le dynamisme économique et l’agilité dans les innovations qu’on y observe expliquent le renforcement régulier de la présence française dans ces régions, signalée durant le Sommet. Celle-ci s’effectue d’ailleurs en s’adaptant obligatoirement à l’environnement économique local : ce monde anglosaxon, qu’il soit commercial, réglementaire ou relationnel, diffère sensiblement de celui de l’Afrique francophone. L’ignorer conduit à l’échec et les entreprises le savent bien. Elles réussiront toutefois d’autant mieux dans leurs projets que l’Etat pourra leur apporter, comme le font d’autres compétiteurs étrangers, le soutien multiforme dont il tient les clés : financements adaptés, fiscalité acceptable, formation, assurance export audacieuse, recherche-développement, …

En politique, le chemin est sans doute plus délicat mais déterminant sur au moins deux points. L’un est la conception des relations avec les pays concernés. Le Président français a insisté sur un partenariat équilibré, probablement pour souligner que des reproches antérieurs d’inégalité, de mauvaise prise en compte des préoccupations des intérêts locaux, voire de condescendance n’étaient plus d’actualité. Cette nouvelle approche et un souci accru d’efficacité sont indispensables, face aux attentes partout exprimées par les gouvernements et les populations, pour retrouver une confiance mutuelle sur le long terme. Le second est la capacité pour la France de convaincre les autres pays européens, et l’Union Européenne elle-même, de multiplier des actions bien ajustées aux besoins des nations africaines. Au vu des moyens financiers de l’Europe, il pourrait en résulter une accélération notable du développement économique et social en Afrique. Le pari est difficile dans le contexte mondial actuel, mais l’enjeu vaut la peine que la France prenne en charge cette mission.

Ce Sommet s’est donc voulu une rencontre de renouveau au sein d’une famille à la fois plus dispersée et en partie recomposée. Il est probable que beaucoup de participants, publics comme privés, entreprises et Etats, partagent le souci d’identifier des partenaires solides et fiables, pour qu’ils se consolident eux-mêmes, et seraient disposés à agréer ce projet de relance. L’essentiel est donc que les messages, et spécialement ceux de la France, n’aient pas été seulement de nouvelles promesses, mais aussi l’entame d’engagements concrets et aux effets vite visibles.  Ceux qui attendent des améliorations de leur sort sont patients mais ont la mémoire longue.

Paul Derreumaux

Article publié le 18/06/2026

Endettement public en Afrique subsaharienne : Piège ou levier 

La réponse à cette question semble avoir régulièrement alterné pour les pays subsahariens depuis leurs indépendances.

Au cours des quinze années qui ont suivi celles-ci, le recours des Etats aux emprunts extérieurs a été un moteur indispensable pour faire face aux besoins de financement, notamment liés aux investissements massifs à réaliser, bien supérieurs aux moyens internes des jeunes nations. L’aide publique au développement -grands bailleurs multilatéraux et pays les plus riches- a été la composante majeure de ces concours. La bonne orientation des cours des matières premières agricoles et minières, principales exportations de l’Afrique Sub-Saharienne (ASS), a encouragé des préteurs privés à accompagner ces opérations. La charge totale de cet endettement croissant, accélérateur de projets, restait supportable pour les budgets.

Les deux chocs pétroliers de la décennie 1970 -en 1973 et 1979- ont brisé ce rôle positif. La brutalité des hausses du coût du baril a généré une forte inflation et imposé l’élévation rapide et durable des taux d’intérêt, qui a elle-même conduit à une récession générale, à une grave détérioration des termes de l’échange pour les pays de l’ASS et à une baisse marquée de leurs Produits Intérieurs Bruts (PIB). De plus, l’affectation peu productive, et parfois le dévoiement, d’une partie des concours reçus, a aggravé les déséquilibres financiers et budgétaires des pays subsahariens. Pendant que se dégradait l’environnement, le gonflement de l’endettement, surtout public mais aussi privé, s’est cependant poursuivi jusqu’en fin des années 1970 malgré les signaux d’alerte. Les charges de remboursement sont ensuite devenues incompatibles avec les recettes d’exportation et les ressources budgétaires, et se sont traduites en nombreux défauts de paiement pendant la décennie 1980/1990. La dette était devenue un fardeau insurmontable  

La gravité et la généralité de cette situation et l’incapacité des pays endettés, malgré leurs efforts, à trouver à eux seuls des solutions à celle-ci ont été à l’origine d’une crise sur toute la période 1990/2010. Après de longues et difficiles négociations, une bonne partie des prêteurs, essentiellement publics, ont accepté, fait rarissime, l’abandon d’une partie souvent importante de leurs créances, les institutions multilatérales ayant été curieusement les plus longtemps réticentes à consentir cet effort. Ce fut l’époque des initiatives, tristement célèbres, en faveur des Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) et d’Allègement des Dettes Multilatérales (IADM). Grâce à cet ensemble d’annulations, le piège du surendettement a pu être dénoué : en fin de cette période d’ajustement, le ratio moyen d’endettement extérieur des pays subsahariens était ramené à des niveaux souvent proches de 30% et la pression sur les budgets étatiques pour la charge de cette dette réduite en conséquence. Les programmes d’ajustements structurels acceptés en contrepartie par les pays bénéficiaires avaient en revanche bloqué les nouveaux investissements, détruit de nombreuses structures et aggravé durablement la pauvreté.  

A partir des années 2000, le recours aux capitaux étrangers a rapidement repris une tendance ascendante. Rendu possible par la correction de grande envergure alors bien engagée, cette reprise a bénéficié de deux principaux facteurs favorables : la croissance soutenue dont a bénéficié l’ensemble du continent jusque vers 2015 qui, dans l’afro-optimisme ambiant, a relancé le besoin d’importants investissements publics, notamment d’infrastructures ; le retour de confiance des prêteurs traditionnels, mais également l’afflux de nouveaux capitaux disponibles provenant des grands pays émergents -Chine, et aussi Inde ou Turquie-, des pays arabes et de leurs fonds d’investissements, et parfois  des structures privées des pays économiquement dominants. La diversité de ces acteurs et de leurs motivations, économiques ou politiques, a rendu le paysage de l’endettement extérieur plus morcelé et moins transparent en termes de conditions, financières ou non financières, des concours accordés. Cette convergence d’une demande et d’une offre croissantes de financements extérieurs a redonné à ceux-ci leur rôle de levier du développement et relevé rapidement le taux d’endettement.

Dans la dernière décennie, le paysage s’est encore transformé à au moins trois niveaux. D’abord, l’endettement intérieur a pris une place accrue, qui devrait encore se renforcer à l’avenir. La nette réduction des aides publiques bilatérales, la rigueur des conditionnalités fixées par de nombreux prêteurs étrangers, la faiblesse de beaucoup de devises africaines ont renforcé partout l’attrait de cette composante. En zone francophone, les réformes structurelles conduites à partir de 2015 ont ouvert aux Etats l’accès à ces financements, qui sont en particulier devenus  essentiels dans l’UEMOA. Par ailleurs, les nations les plus importantes font désormais un appel direct aux marchés internationaux de capitaux pour compléter leur panel de financements. Une fois atténués les effets négatifs de la pandémie Covid et de la poussée mondiale d’inflation née de la guerre en Ukraine, ces recours ont repris vigueur sur le continent. Nigéria, Egypte, Kenya, Côte d’Ivoire et quelques autres, déjà familiers de ce marché, ont conduit récemment avec succès des émissions importantes, surtout en dollars : 14 milliards en 2024 et même 16 milliards en 2025. Une abondance de capitaux en recherche de placements, un début de détente sur les taux ont favorisé ce mouvement. Une troisième originalité, plus récente, est que les nouveaux engagements, intérieurs comme extérieurs, sont en partie utilisés pour reprofiler cet endettement en améliorant ses conditions de taux ou de durée. En la matière, la réussite la plus remarquable revient sans doute au Ghana qui, en trois ans, a su mettre fin à son surendettement et rétablir ses principaux équilibres macro-financiers.

Sans surprise, cet appétit des Etats a abouti au bond observé des ratios d’endettement, dont la moyenne dépasse 60% en 2025. Certes, la cote d’alerte est parfois franchie : une dizaine de pays sont à ce jour considérés à risque élevé et les dettes extérieures de la Zambie et du Mozambique ont dû être restructurées. Pourtant, la situation semble bien différente de celle du cataclysme des années 1990.  L’accroissement du poids relatif de la dette et de sa charge sont mieux surveillés, par les pays emprunteurs comme par leurs créanciers, et évolue plus modérément, voire tend à décroitre dans quelques cas. Surtout, les nations présentes sur le marché international, les plus en vue, ont des stratégies de développement quelles traduisent actuellement dans des taux de croissance élevés. L’effet de levier a bien joué dans ces cas particuliers et on retrouve en ASS, sur ce plan financier, la même diversité de situations entre pays que celle relevée désormais au plan économique.

L’espoir est donc permis, même s’il doit encore être étendu dans le temps et l’espace. Mais les effets déjà tangibles de la guerre au Moyen-Orient -hausse des taux, ralentissement des économies- mettent à nouveau le modèle à l’épreuve. En ASS, les capacités de vigilance et de réaction, face à cette crise, des nations les plus engagées dans leur développement économique seront le témoignage des progrès réalisés et de la solidité des modèles adoptés.

Paul Derreumaux

Publié le 13/04/2026

COTE D’IVOIRE ET GHANA : DES TRAJECTOIRES DIFFÉRENTES MAIS UNE MÊME AMBITION

Etats voisins bordant le Golfe de Guinée, Côte D’Ivoire et Ghana ont de fortes parentés : climat, productions agricoles traditionnelles, richesses naturelles, cultures et pratiques sociales. Leur position géographique a fortement tourné leurs économies vers l’extérieur, et facilité leur développement. Tous deux ont en 2024 une population presque identique – 31,9 millions de personnes pour la Cote d’Ivoire et 34,4 pour le Ghana-, même si la densité est sensiblement plus élevée au Ghana.

L’Histoire les a pourtant souvent différenciés. Les hasards de la colonisation les ont longtemps placés sous l’autorité de deux puissances distinctes, et parfois opposées -l’Angleterre pour le Ghana, la France pour la Côte d’Ivoire. Cette domination de plusieurs siècles leur a imposé une langue officielle, une culture politique et sociale, et des relations internationales spécifiques, qui se sont superposées aux traditions communes et les marquent encore aujourd’hui. A partir des indépendances, leurs destins connaissent une succession de similitudes et de dissemblances, ces dernières étant d’abord imprimées par leurs premiers leaders.  A Accra, Kwame Nkrumah fut un chantre éminent du panafricanisme et orienta son pays vers une option socialiste. Son éviction du pouvoir dès 1966 fut suivie d’environ 15 ans de troubles auxquels mettra fin le Capitaine Rawlings, en restaurant stabilité politique et remise en ordre économique. Depuis 2001, la nation connait une vie démocratique exemplaire, marquée par des alternances réussies, qui est sans doute un de ses atouts importants. A Abidjan, Félix Houphouët-Boigny choisit l’option du libéralisme et de l’ancrage dans le camp occidental, jamais remise en cause, et, malgré ses initiatives internationales, se consacra avant tout à la Côte d’Ivoire qu’il préside jusqu’à son décès en 1993. Près de deux décennies de crises vont suivre, allant jusqu’à une guerre civile liée à l’élection contestée de 2010. Après ces périodes difficiles, Alassane Ouattara, confirmé Président de la République, rétablit une longue période de stabilité, sans que le climat politique soit pour l’instant totalement apaisé.

Pour l’économie, les deux nations montrent davantage d’analogies. Elles ont initialement appuyé leur développement sur des richesses agricoles analogues, liées à leur voisinage géographique, et notamment sur la culture et l’exportation du cacao dont elles sont les deux principaux producteurs mondiaux. Le Ghana a été ensuite le premier à diversifier progressivement ses activités essentielles, d’abord grâce à l’or – dont il devient le principal producteur d’Afrique en 2018-, puis au pétrole à partir des années 2010. En Côte d’Ivoire, l’essor des industries extractives est plus récent, mais les gisements de gaz, de pétrole et d’or maintenant identifiés devraient être aussi un des piliers de sa croissance dans la décennie en cours. Les deux pays ont également par exemple fortement investi dans les infrastructures, notamment urbaines, portuaires et de transport, et ont un taux d’accès à l‘électricité proche de 90%, En revanche, les choix monétaires ont toujours été différents. La Côte d’Ivoire, insérée dans la zone franc, dispose grâce à la force du FCFA d’importations à bas coût, d’une grande stabilité de sa monnaie et d’une bonne protection contre l’inflation. Avec le cedi, le Ghana doit faire face aux variations fréquentes d’une devise isolée et aux risques de vives poussées inflationnistes. Si cette approche favorise l’implantation d’industries de substitution aux importations, elle peut aussi générer des difficultés en matière d’endettement public extérieur, à l’instar des défauts de paiement rencontrées en 2022 mais largement résorbées fin 2025.

Malgré les différences qui les séparent, Ghana et Côte d’Ivoire se retrouvent aujourd’hui au coude à coude, après des évolutions décalées dans le temps, pour le classement par la Banque Mondiale des pays africains par le Produit Intérieur Brut (PIB). Exprimé en USD courants, celui-ci atteint en 2024  87,1 milliards pour la Cote d’Ivoire et 82,3 milliards pour le Ghana. Il a été multiplié par 2,5 depuis 2010 et 5,2 depuis 2000 pour la première, et par 2,5 et 16,1 entre les mêmes dates pour le second. Exprimé en Parités de Pouvoir d’Achat (PPA) en USD courants et toujours dans les mêmes périodes, le même indicateur a été multiplié par 3,2 et 4,5 en Côte d’Ivoire et par 2,8 et 6,1 au Ghana. Pour le PIB par tête en PPA courants, les multiples sur ces durées sont respectivement de 2,1 et 3,5 pour le Ghana et 2,3 et 2,5 pour la Côte d’Ivoire 

Trois principaux constats peuvent être tirés de ces données. Avec ces valeurs globales, les deux voisins sont, en USD courant, aux 8ème et 9ème places des puissances économiques africaines -5ème et 6ème  en zone subsaharienne-. Par ailleurs, la performance proche que réalisent les deux pays sur la période 2010/2025, quel que soit l’indicateur adopté, témoigne que l’efficacité de la mobilisation des atouts du pays, la pertinence des réformes menées et la qualité de la gouvernance économique sont des déterminants essentiels. Enfin, cet exemple atteste que la présence d’une monnaie forte n’empêche pas les meilleurs résultats, dès que les mesures structurelles sont prises pour exploiter au mieux les facteurs réels utiles au développement.

Dans cette compétition, le futur reste ouvert. Les deux Etats voisins comptent en effet d’autres leviers qu’ils utilisent parfois de manière variée. Ainsi, si leurs systèmes bancaires sont tous deux dynamiques et modernisés, celui du Ghana apparait en avance en termes de concentration, de moyens financiers ou d’innovation de produits. La Côte d’Ivoire peut en revanche compter sur l’Union Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) pour appuyer sa croissance sur un grand marché unifié, si l’Union garde une cohésion maximale. Dans le domaine énergétique, les deux nations, qui disposent de capacités hydroélectriques importantes, sauront-elles suffisamment intensifier le recours à d’autres énergies renouvelables ? Enfin, au plan politique, la capacité d’assurer une répartition de la richesse produite évitant les inégalités excessives et de construire les programmes sociaux attendus du plus grand nombre devrait apporter un avantage comparatif au pays qui, grâce à cela, saurait le mieux galvaniser les potentialités nationales.

Paul Derreumaux

Article publié le 09/03/2026

Croissance économique 2026 : L’Afrique en tête ?

Reprenant les dernières prévisions de la Banque Mondiale, du Fonds Monétaire International comme de l’Agence Française de Développement, des médias ont souligné les belles performances annoncées pour la progression du Produit Intérieur Brut (PIB) des pays africains pour l’année 2026. Dans la zone subsaharienne en particulier, ce rythme de progression serait proche de 4,5%, en hausse sensible par rapport aux années précédentes, et du même ordre que celui de l’Asie, qui bénéfice toujours d’une croissance indienne de plus de 6%.

Ces projections s’appuient sur des fondements tangibles. Plusieurs composantes des PIB renforcent leur dynamisme : l’agriculture, soutenue en particulier par une poussée démographique de plus de 2% par an en moyenne ; les produits pétroliers et miniers favorisés selon les cas par les hausses des prix mondiaux -or, cuivre, métaux rares- et de nombreuses découvertes de nouveaux gisements -pétrole, gaz, or, minéraux divers ; les investissements en infrastructures, notamment pour l’énergie et les transports, intensifiés et accélérés.  Dans le même temps, les réformes menées ont généré des améliorations macroéconomiques dans un nombre croissant de pays : repli des taux d’intérêt, recul de l’inflation, revalorisation des monnaies locales ; optimisation de l’endettement extérieur par des restructurations ; amélioration des équilibres budgétaires. Plusieurs des principales puissances économiques du continent participent, à des degrés divers, à cette embellie et en renforcent la signification : Nigéria, Afrique du Sud, mais aussi Côte d’Ivoire et Kenya par exemple.

Cette performance globale espérée pour 2026 mérite bien d’être saluée à sa juste valeur après presque 10 ans d’une croissance plus atone. Elle doit toutefois être replacée aussi dans son contexte. Deux facteurs externes amplifient d’abord certaines des avancées constatées : le rebasage récent, et souvent justifié, des modes de calcul du PIB en divers pays, tels le Nigéria et le Sénégal, qui rend plus difficiles les comparaisons dans le temps ; la baisse du dollar US en 2025, unité monétaire de comparaison, par rapport à beaucoup monnaies africaines. Surtout, d’autres indicateurs montrent l’importance du chemin restant à parcourir. Ainsi, tandis que la croissance se consolide en Afrique, l’extrême pauvreté s’y étend également : selon la Banque Mondiale, le continent, et notamment la zone subsaharienne, regrouperait une part croissante des personnes incluses dans cette catégorie -jusqu’à 70% du total mondial, contre environ 40% en 2015-et cette pauvreté touche principalement les zones rurales, les jeunes et, de plus en plus les zones urbaines. De plus, le fort accroissement annuel des populations, autre particularité de l’Afrique, réduit sensiblement la croissance du PIB/tête : en moyenne, celle-ci ne dépasserait pas 2,5% avec les prévisions formulées.          

Pour que la situation se modifie, la richesse produite exprimée dans le PIB doit se transformer en un véritable développement économique et social. Les conditions requises pour ce résultat sont connues de longue date, mais visiblement difficiles à réunir. Le rebond prévu du PIB pourrait être l’occasion d’accélérer leur mise en œuvre. Six directions apparaissent essentielles à suivre. D’abord, obtenir des Autorités politiques une vision d’ensemble à moyen terme du pays, à la fois ambitieuse mais viable, traduite en programmes d’actions et en étapes crédibles et suivies avec rigueur, afin d’obtenir l’adhésion et la mobilisation indispensables d’une large partie des acteurs économiques et des citoyens. En même temps, accroitre l’attention portée par les Etats aux questions économiques et sociales et au rôle central qu’ils y jouent : création d’un environnement stimulant pour les entreprises, soutien à la modernisation et à la structuration des appareils économiques, plein accomplissement de toutes les responsabilités régaliennes, lutte contre les inégalités excessives, refus de l’impunité de la corruption. En troisième lieu, prioriser et intensifier des investissements critiques, en particulier dans l’éducation, générale comme professionnelle, l’énergie et les transports.  Leurs effets positifs devraient être rapides et visibles dans tous les secteurs d’activité : augmentation des qualifications, et donc de la productivité ; meilleur accès et coût plus réduit des ressources énergétiques ; facilitation des échanges commerciaux et d’un aménagement du territoire plus favorable à l’ensemble du pays. Ensuite, faciliter et soutenir le secteur privé moderne dans son rôle irremplaçable de création de richesse, de recherche de gains de productivité, d’initiateur d’innovations, d’offre d’emplois qualifiés, De plus, participer à la mobilisation de financements accrus pour ce développement, autant par un meilleur rendement de la fiscalité, actuellement très insuffisant, que par l’optimisation du niveau et du coût de la dette, et la pertinence de l’emploi des fonds publics. Enfin, sans renoncer à la préservation légitime de la souveraineté nationale, rechercher toutes les coopérations financières et techniques possibles pour accélérer les réformes et investissements indispensables, au niveau régional aussi bien qu’à l’international. 

Un tour d’horizon montre que ces exigences ne sont encore appliquées que par un nombre restreint de nations subsahariennes. La Côte d’Ivoire, l’Ethiopie, le Ghana, le Kenya semblent par exemple suivre plusieurs des orientations rappelées ci-avant, sans que celles-ci aient nécessairement la permanence, la complétude ou la force qui garantiraient l’irréversibilité de ces avancées. Des pas supplémentaires sont donc encore à franchir pour consolider la bonne surprise de 2026. Déjà dans les années 1990, un objectif de croissance annuelle du PIB de 7% était présenté comme un strict minimum pour que se réalisent dans les pays africains les réformes nécessaires pour atteindre l’Emergence.          

Paul Derreumaux

Article publié le 19/02/2026

Afrique : une structure démographique particulière

Le dernier rapport annuel de l’Institut National d’Etudes Démographiques (INED) montre que les particularités de la situation démographique de l’Afrique tendent à s’accentuer, comme l’attestent les quatre exemples suivants.

De 1950 à 2020, la population du continent a connu une croissance exponentielle de sa population, et remarquablement stable à un taux de 28%/29% par décennie depuis 1990. Dans le même temps, sa place est passée d’environ 9% à plus de 17% de la population mondiale. Elle atteint en 2026, avec 1,58 milliard d’habitants, près de 19% des 8,3 milliards qui peuplent le monde. Ce découplage traduit a contrario le ralentissement rapide de la hausse de la population sur les autres continents, Océanie mise à part. Sur les 5 dernières années, la population africaine a augmenté d’environ 210 millions de personnes contre 430 millions pour la planète. Deux indicateurs principaux pilotent cette évolution. Le taux de mortalité, première variable essentielle, a suivi une courbe descendante rapide dans les deux périmètres, même si l’Afrique reste encore en retard. La spécificité du continent réside essentiellement dans le taux de fécondité (nombre d’enfants par femme) qui n’a reculé en moyenne que modérément et régressé nettement plus vite, et depuis plus longtemps, partout ailleurs. Ce taux serait en 2026 de 3,9 en Afrique et de 2,2 en moyenne mondiale. Les causes de cet écart croissant restent nombreuses et complexes à définir. Des corrélations fortes existent cependant avec, en particulier, la place et l’autonomie de la femme dans la société, l’existence ou non de systèmes de solidarité autres que familiale et le stade de développement économique. L’importance de ce dernier facteur se vérifie aussi par le fait que, dans les deux régions les plus riches, l’Afrique du Nord et l’Afrique australe, le taux de fécondité est déjà inférieur à 2,9 alors qu’il est en moyenne de 4,4 dans le reste de l’Afrique subsaharienne. C’est donc ici que la coexistence de ces taux de fécondité et de mortalité génère un accroissement de population désormais exceptionnel, oscillant présentement entre 1,8% et 3,3%/an selon les nations, contre environ 0,5% hors Afrique.

Cette évolution a eu aussi deux effets induits. Neuf pays comptent maintenant plus de 50 millions d’habitants, dont 7 en Afrique subsaharienne (ASS). Parmi eux, le Nigéria recense environ 240 millions de personnes et trois autres -République Démocratique du Congo (RDC), Ethiopie et Egypte- plus de 100 millions. Par ailleurs, l’urbanisation s’accélère, poussée par l’exode rural, l’attractivité de meilleurs équipements publics et, parfois, l’insécurité, et s’approche rapidement des 50% de la population totale. Elle se concentre toutefois dans les capitales, avec les inconvénients qui en résultent pour l’aménagement de celles-ci comme pour la vitalité des villes secondaires. En 2025, une capitale rassemble plus de 20 millions d’habitants-Le Caire-, trois autres plus de 10 millions -Kinshasa, Lagos et sans doute Luanda-.

L’inertie des variables démographiques facilite par nature leurs projections à moyen terme, en intégrant à la fois les tendances passées et les hypothèses économiques et sociologiques les plus probables sur le futur. Les projections pour 2050 présentent donc une bonne fiabilité, confortée par la stabilité des résultats depuis 2020.

Elles conduisent à deux constats majeurs. D’abord, la poussée démographique de l’ASS, hors phénomène majeur aujourd’hui inconnu, devrait se ralentir, mais cette décélération restera modeste par rapport à celle attendue pour le reste du monde. Le poids relatif de la population subsaharienne continuera dans ce cas à se renforcer, passant à près de 22% de celle du monde, soit 2,1 milliards sur 9,7. Le continent tout entier avoisinerait alors 2,5 milliards de personnes. En second lieu, la différentiation entre les régions les plus dynamiques s’accentuerait nettement.

L’Afrique orientale resterait de loin la plus peuplée -855 millions d’habitants- mais avec la transition démographique la plus marquée, surtout grâce au Kenya. L’Afrique centrale aurait la hausse la plus forte, emportée par la croissance très vive de la RDC -218 millions de personnes en 2050. L’Afrique occidentale garderait une évolution intermédiaire, résultante de tendances divergentes entre par exemple le Ghana et les pays du Sahel.

Enfin, l’analyse par classe d’âges, séparant les actifs (de 15 à 65 ans) et les autres, met en valeur que la part des premiers reste presque partout inférieure au seuil nécessaire pour le déclenchement du dividende démographique, souvent estimé à 1,7 au vu des expériences asiatiques récentes. Celui-ci donne aux nations qui y parviennent l’avantage comparatif lié au poids plus important de la richesse créée par les actifs que des coûts nécessaires pour la prise en charge des inactifs. Or, la situation de ce ratio en 2024 montre d’abord sa grande dispersion – d’à peine 1 à environ 1,5 en ASS et jusqu’à près de 2 en Afrique du Sud et au Maroc. De plus ce rapport est souvent surestimé dans la mesure ou les actifs réels sont souvent inférieurs aux actifs théoriques en raison des taux élevés de chômage, de l’importance des emplois informels peu productifs et d’autres difficultés propres à l’Afrique comme celle du financement d’investissements critiques. La date d’atteinte de ce dividende varie par suite fortement et, en l’état actuel des données, ne serait antérieure à 2050 que pour un nombre très limité de pays.       

Les statistiques témoignent ainsi, en particulier en Afrique subsaharienne, de la réalité des mutations démographiques, même si elles sont peu rapides, d’une part, et de l’amplitude grandissante des écarts d’évolution entre nations, d’autre part. Ces conclusions tendent bien à confirmer l’intensité de la corrélation positive de ces variables avec les données économiques.

Paul Derreumaux   

Article publié le 26/01/2026

Afrique : trois vœux (modérément ambitieux) pour 2026

En cette époque des vœux, osons en formuler trois qui devraient être bénéfiques pour toutes les nations du continent, sans aller à l’encontre des intérêts particuliers de certaines d’entre elles.

Le premier est le renforcement, ou la relance parfois, des communautés régionales à vocation économique. Elles ont déjà été à la base d’importants progrès pour les Etats, les entreprises et les citoyens qui en font partie : meilleure liberté de circulation des personnes et des biens, réalisation de grands projets collectifs, programmes de convergence des économies, ..Ces avantages acquis ne paraissent pas être remis en cause malgré les tensions récemment apparues au sein de certaines de ces structures. Cette consolidation communautaire n’est pas non plus contradictoire au principe de souveraineté qui anime un nombre croissant de nations et est justifié par les nombreux échecs des politiques d’aide publique au développement et de partenariats extérieurs. L’ambition serait de rendre cette souveraineté plus performante dans les domaines où une action commune autorise la mutualisation des efforts et une plus grande envergure des projets. Ainsi, la réalisation d’infrastructures utiles à plusieurs pays -routes, ports, infrastructures numériques,,…- profiterait aux entreprises comme aux populations. L’engagement d’une meilleure répartition des investissements productifs entre membres de la communauté apporterait une croissance plus rapide des entreprises concernées, une distribution mieux partagée des créations d’emplois et l’expansion des échanges intracommunautaires. La volonté affirmée d’une identité régionale pourrait conduire à des actions de solidarité profitables à tous, tels des investissements réduisant les handicaps des pays enclavés ou des mécanismes de compensation des coûts d’approche. La présence d’institutions régionales de financement faciliterait la concrétisation de tels programmes. Cette discipline collective donnerait enfin des capacités de négociation plus solides vis-à-vis de l’étranger et favoriserait les chantiers de moyen terme comme une monnaie commune ou le succès de la ZLECAF.

Le second est le bond en avant dans l’utilisation des énergies renouvelables, et surtout solaires. L’Afrique dispose ici d’un avantage comparatif sans doute unique au monde par la qualité et la généralité de son ensoleillement. Mais elle peut aussi bénéficier désormais de trois atouts additionnels : des financements croissants de nombre d’institutions internationales et régionales pour de tels investissements ; la forte baisse des prix de vente de ces équipements par la Chine, premier producteur mondial, qui les rend désormais bien compétitifs ; la parfaite divisibilité de cette énergie, adaptée aussi bien aux installations individuelles qu’aux grandes centrales. Le continent peut exploiter cette nouvelle donne pour rattraper son grand retard énergétique, qui pénalise, voire empêche, de nombreuses initiatives. Le mouvement est déjà bien engagé. De nombreuses nouvelles centrales solaires sont opérationnelles ou en construction dans des pays fort différents : de l’Afrique du Sud au Burkina Faso, de la Cote d’Ivoire à la Zambie par exemple. En Sierra-Léone, au Mali ou ailleurs, les ménages urbains ont investi eux-mêmes à tout va en panneaux solaires, sommaires ou de belle taille, pour échapper aux crises énergétiques qui se prolongent. L’Afrique peut faire en quelques années un bond dans au moins trois domaines, qui autoriseront d’autres avancées. Le premier est celui de la disponibilité accrue d’une énergie électrique moins coûteuse, accessible au plus grand nombre, base indispensable pour tous investissements économiques et tous progrès sociaux. Un autre est celui d’une révolution agricole par une irrigation plus facile et économique -forages et pompes solaires-, génératrice d’une meilleure productivité, de revenus supplémentaires pour les paysans et d’activités de transformation dans les campagnes. Le troisième est celui de l’introduction rapide de véhicules électriques, génératrice d’une mobilité urbaine propre, à laquelle certains s’essaient déjà.

Le troisième est celui d’actions concrètes et intensifiées au profit d’une jeunesse qui rassemble souvent plus de 50% de chaque population nationale. Celle-ci, de mieux en mieux informée de l’évolution du monde et de ce qu’il offre ailleurs à ses semblables, s’efforce de dompter son impatience, parfois sa colère, sans se résigner. Mais elle voit que les formations, chèrement payées par la famille, la conduisent rarement à des emplois décents, trop rares et décalés par rapport aux savoirs acquis. Face aux urgences de toutes sortes, il est certain que les Etats ne peuvent régler d’un coup tous les problèmes. Mais les parents et les jeunes sont capables de mesurer la réalité et l’utilité des efforts accomplis pour engager les solutions attendues. En la matière, plusieurs politiques, non exclusives, pourraient être adoptées. L’une consisterait en une adaptation urgente des programmes à des besoins essentiels du pays : formations scientifiques privilégiées dans l’enseignement général, formations pratiques pour des ouvriers qualifiés, des ingénieurs, des gestionnaires, des informaticiens dans l’enseignement professionnel. Une autre résiderait dans l’essor de partenariats tous azimuts avec les grandes entreprises locales pour le financement de formations qu’elles attendent et avec l’étranger pour la prise en charge de bourses et l’accueil d’étudiants. De même, des échanges temporaires d’enseignants apporteraient aux professeurs comme aux étudiants africains les connaissances les plus actualisées. Une quatrième pourrait être conduite à travers l’augmentation massive des soutiens aux petites entreprises formelles promues par des jeunes, notamment dans la transformation de produits agricoles locaux. Une dernière, essentielle, serait la facilitation de l’accès des jeunes filles aux enseignements et aux postes de travail. Plus les résultats de ces actions seront visibles, plus vite sera rendu l’espoir aux millions de jeunes qui jouent leur avenir et sont celui de leurs pays.

Puissent ces vœux, s’ils sont partagés, voir en 2026 des débuts consistants de réalisation !

Paul Derreumaux

Article publié le 13/01/2026

Afrique subsaharienne : vive le solaire !

L’Afrique Subsaharienne (ASS) reste, de loin, la zone la moins avancée en termes de disponibilité d’énergie électrique.  Certes la situation est fort inégale selon les pays -le taux d’accès à l’électricité est ainsi en 2023 : 2 fois moins élevé en Sierra Leone qu’au Kenya et 4 fois meilleur en Afrique du Sud qu’au Niger. Mais il est en moyenne inférieur à 54% -et à 30% si on considère seulement les zones rurales où résident souvent encore plus de 50% des populations- contre plus de 90% dans le reste du monde. De plus, la poussée démographique exceptionnelle -multiplication par 5,3 de la population en ASS depuis 1960- réduit significativement à elle seule le résultat de tous les efforts accomplis et explique en partie la faible amélioration enregistrée depuis 2010.

Les dernières années montrent pourtant des réalisations encourageantes, avec le lancement ou l’aboutissement de nouvelles centrales de production dans de nombreux pays allant de l’Ouganda au Burkina Faso et du Ghana à l’Afrique du Sud. Elles mettent aussi en évidence une réorientation consécutive au développement des énergies propres issues de la croisade, devenue mondiale, menée contre le réchauffement climatique et les émissions de CO2 : le tout récent achèvement du barrage géant de La Renaissance en Ethiopie en est un exemple emblématique.

Sur ce plan, l’énergie solaire offre sans doute des perspectives particulièrement attractives pour toute l’ASS en raison de son triple avantage. Elle est particulièrement abondante sur l’ensemble des territoires, plus permanente que l’énergie éolienne, mieux répartie que l’énergie hydraulique. En second lieu, les principaux fournisseurs, et au premier rang la Chine, ont maintenant diminué fortement le coût unitaire de leurs produits -panneaux et batteries- en même temps que la qualité de ceux-ci montait en gamme. Enfin, l’énergie solaire est actuellement la plus morcelable : les offres peuvent aller des installations individuelles les plus modestes aux grandes centrales de production, visant à renforcer un réseau national. Ces atouts combinés avaient permis la création de réseaux off grids dans les campagnes : ils engendrent maintenant une foison de mini off grids urbains.

Une récente étude du think tank international Ember met en effet en valeur l’intensité et la généralité de la progression des importations de panneaux solaires en ASS.  Ceux en provenance de la seule Chine -environ 80% du total- ont augmenté de 60% sur les 12 derniers mois, et plus que doublé sur deux ans. 25 pays ont vu leurs importations dépasser un volume de 100 MW et 20 nations ont établi de nouveaux records. En moyenne, ces importations pourraient faire croitre la quantité d’électricité produite de 5%, et parfois de beaucoup plus -+61% pour la Sierra Leone selon cette étude-.. D’autres enseignements apparaissent de ce travail : l’augmentation de la part d’électricité d’origine solaire contribue à réduire sensiblement le prix moyen du kwh dans le pays et fait diminuer les dépenses d’importation de diesel

Un dernier point remarquable est que, surtout dans les pays les moins riches, nombreux en ASS, une part significative de cette demande a été fortement impulsée par la seule volonté des ménages et des petites entreprises urbaines, sans soutien initial de financements ou d’appuis extérieurs. Cette clientèle affronte en effet pour une bonne part la conjonction de divers inconvénients : prix élevés de l’électricité officielle, coupures de courant fréquentes, difficultés d’accès dans certaines zones. Les manques peuvent se transformer en crise plus profonde comme c’est le cas à Madagascar depuis plusieurs mois ou au Mali depuis fin 2023. Dans ce pays, selon Ember, les importations chinoises d’équipements solaires auraient presque quintuplé depuis 2023. Dans ces cas extrêmes, on peut considérer que cette recherche de solutions individuelles participe à la solution de la crise globale, en permettant à la société nationale de concentrer ses efforts au profit de la satisfaction des grands consommateurs dont les besoins sont incompatibles avec ces équipements individuels. La force et la permanence de cette demande spontanée justifieraient la mise en place d’un ensemble de mesures capables d’amplifier ces équipements énergétiques : financements ad hoc par les banques locales, renforcement des refinancements par les bailleurs institutionnels, mise en place de dispositions réglementaires favorables par les banques centrales, exonérations de taxes à l’import pour ces équipements, …

Le solaire ne résout certes pas toutes les difficultés énergétiques de l’ASS : il laisse notamment de côté le problème crucial du chauffage des aliments. Sa facilité d’utilisation, ouverte à tous, et l’extension possible de ses usages permettent cependant de bouger les lignes, grâce à l’accélération des changements. Un possible chemin vertueux qu’il ne faut pas manquer…        

Paul Derreumaux

Article publié le 07/10/2025