Banques subsahariennes à l’aube de 2025 : Ambitions, incertitudes et menaces. (1)

Partie 1- Les ambitions : Qui ? Où ? Comment ?

Même si l’Afrique fait face actuellement à de nombreuses crises, la plupart des banques subsahariennes en place affichent toujours d’importantes ambitions, parfois même étonnantes. Elles doivent toutefois tenir compte d’évolutions récentes, dont les impacts sont encore mal connus, et de risques qui se confirment.

Trois principaux facteurs donnent aux banques, et surtout aux plus puissantes d’entre elles, cet esprit de conquérant. D’abord, les résultats financiers des systèmes bancaires subsahariens sont dans l’ensemble excellents depuis plusieurs années, notamment dans l’Union économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) mais aussi en beaucoup d’autres pays anglophones ou francophones. Un autre élément réside dans les augmentations de ressources financières, et notamment de capitaux propres, dans lesquelles les établissements se sont lancés sous la pression des régulateurs et devant l’intérêt retrouvé des marchés gorgés de capitaux et en quête de placements rémunérateurs. Le dernier point vient des opportunités créées par les annonces de départ du continent des derniers groupes anglais et français encore présents.

Dans cette ébullition des appétits, la palme revient sans doute aux banques nigérianes Access Bank et Zenith Bank, qui rivalisent de projets d’extension. Access, devenue l’entité la plus puissante par le bilan en 2024, serait la plus boulimique grâce, en particulier, à son rachat de National Bank au Kenya – à fusionner avec son ancienne filiale kenyane -, son rachat prévu des implantations de Standard Chartered Bank en Angola et Sierra Léone, son coup d’éclat de l’entrée majoritaire fin 2024 au capital d’Afrasia Bank à Maurice, son incursion récente en Afrique du Sud et en Tanzanie, et ses projets sur d’autres continents. Zenith Bank suit un chemin analogue : après avoir réduit son retard en termes bilantiels, l’actuelle deuxième banque nigériane a aussi des cibles d’installation multiples en Afrique de l’Est, en Namibie et en Europe.

Les grandes banques sud-africaines, si elles dominent toujours de très loin le secteur sur le continent, ont continué à perdre de leur avance par rapport à leurs principaux compétiteurs en raison des contraintes de l’économie nationale. De plus, la sévérité du contrôle des changes rend difficile de nouvelles implantations à l’étranger. Les « majors » -Standard, FirstRand, Absa, Neldbank,..- se concentrent donc sur leur modernisation et le renforcement recherché par rapport à la concurrence, d’une part, et la gestion optimale de leurs puissants réseaux de filiales en Afrique de l’Est et Australe, d’autre part, mais restent aux aguets des autres opportunités.

En Afrique de l‘Est et Centrale, les évolutions se poursuivent bien qu’à un rythme ralenti. Dans l‘East African Community (EAC), la recherche d’expansion des banques kenyanes, dont les résultats demeurent globalement bons – Equity Bank est par exemple donné comme le 16ème   groupe bancaire africain le plus rentable en 2024 – était surtout tournée vers la République Démocratique du Congo (RDC). Beaucoup d’investissements y sont déjà faits et les évènements dramatiques du Kivu ont ralenti les nouvelles tentatives.

Dans la Communauté Economique et Monétaire d’Afrique Centrale (CEMAC), les jeux de pouvoir se concentrent autour de la reprise des filiales locales de la Société Générale. Le groupe burkinabé Coris Bank semble s’être définitivement emparé de celle du Tchad, mais voit s’échapper pour lui celle du Cameroun, une des pièces maîtresses du système bancaire camerounais, où l’Etat annonce utiliser son droit de préemption. Plus discrètement, BANK OF AFRICA semble avoir fait passer au Congo sous son blason la Congolaise de Banque, qu’elle gérait depuis 2022. C’est, avec les investissements des groupes AFG et Coris, une des premières entrées réussies de banques de l’UEMOA dans l’espace de la CEMAC : ces connexions mériteraient d’être multipliées si elles conduisent à des résultats positifs.

En zone Ouest, le Ghana poursuit une restructuration financière massive initiée en 2018 et rendue encore plus indispensable après les perturbations économiques et financières traversées depuis 2021. La Banque Centrale du Ghana (CBG) conduit activement cet assainissement en combinant fusions d’établissements, liquidations forcées, déclassements en institutions à périmètre régional, appuis financiers, forte hausse du capital minimum.  La purge est difficile, comme elle l’a déjà été dans le passé, mais, grâce à l’important appui international et à l’expérience de la CBG, la situation s’améliore. Le potentiel économique et la crédibilité politique du pays devraient faire repartir bientôt l’intérêt des groupes bancaires régionaux.

Dans l’UEMOA, au contraire, le moral est au beau fixe. Avec les brillants résultats des acteurs en place sur les dernières années et malgré une concurrence déjà aigüe, les intentions d’investissement se sont affichées dans plusieurs directions. La première est le renforcement et l’extension régionale de réseaux encore modestes – Mansa Bank, Bridge Bank, Orange Bank par exemple… Une autre s’exprime à travers les souhaits d’extension tous azimuts -géographiques et sectoriels -des réseaux les plus puissants, qui sont devenus dominants dans l’espace régional. Les Groupes Atlantic Financial Group (AFG) et Coris sont sans conteste les plus impressionnants au vu des informations disponibles. AFG a notamment installé une filiale bancaire à Madagascar, effaçant son échec de rachat de Afrasia à Maurice, et conclu l’achat des cinq implantations de Access Microfinance Holding dans l’UEMOA et la CEMAC. Coris, pour sa part, annonce l’acquisition de l’entité Standard Chartered Bank en Côte d’Ivoire et continue à élargir son réseau en Afrique du Centre et de l’Ouest. Surtout, les deux groupes font part de projets de diversification d’envergure, le premier dans le cacao et la production de ciment, le second dans les mines, qui les font de plus en plus apparaitre comme des conglomérats. Mais cette tentation expansionniste reste aussi à l’esprit de réseaux, comme ceux de Sunu Bank, NSIA et quelques autres.

L’observation des modalités selon lesquelles ces transformations prennent corps apporte deux enseignements majeurs. D’abord, le niveau accru de ces dernières années des capitaux requis pour l’ouverture d’une banque semble avoir mis fin aux entreprises individuelles : en zone franc en particulier, un petit groupe de personnes physiques, voire une seule, parvenait encore récemment à rassembler les fonds propres nécessaires. Aucun exemple de ce type ne parait recensé en 2024. Même les investisseurs non bancaires sont devenus rares dans les nouveaux entrants : la reprise prévue de la Société Générale de Mauritanie par le consortium de fonds Enko Capital/Oronte apparait une exception, facilitée par la structure particulière du panorama bancaire en Mauritanie où les grands groupes économiques locaux ont toujours joué un rôle clé dans les établissements agréés. La banque devrait donc devenir en Afrique subsaharienne un secteur fermé à des investisseurs majoritaires non-banquiers et rejoindre ainsi une situation désormais valable dans la plupart des régions du monde. En second lieu, les mouvements observés concernent peu en 2024/2025 l’ouverture de nouvelles structures, mais davantage l’acquisition de filiales appartenant à d’autres groupes. Dans l’UEMOA par exemple, la transformation d’une société de leasing va ajouter une banque en Côte d’Ivoire, mais Fidelis faisait partie depuis longtemps du paysage financier régional. Hors de ce cas, l’implantation de succursales dans de nouveaux pays – comme récemment au Sénégal pour Orange Bank Africa ou en prévision au Burkina Faso pour Bridge Bank- devient rare pour les réseaux régionaux car ces expansions sont pour la plupart déjà opérées. Dans d’autres zones, on note le même constat, notamment pour les très dynamiques banques nigérianes. Les opérations observées ont été essentiellement financières, plutôt qu’économiques, pour se saisir des opportunités créées par les défaillances de quelques acteurs et le départ des derniers leaders bancaires anglais et français. C’est une prime à la rapidité -si la cible est bien choisie et évaluée, elle est plus vite rentable-, même si la création initiale de valeur est plus réduite.

Si elle a été animée en termes de transactions réalisées, la période récente a aussi réservé bien des surprises. En la matière, le départ annoncé de la Société Générale a été exemplaire.

A suivre le 4 mars… 

Paul Derreumaux

Article publié le 26/02/2025

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